La main
"Ne pas s'encombrer de ça"

Tandis que les hottes s'affutent déjà les guiboles, la librairie Les Saisons a ressorti sa moisson de poèmes Poids plume 2016 non encore épuisée. Elle figure en bonne place, la collection Poids plume : à côté de "L'Embarquée", et non loin de "Venger les mots", le petit dernier de Serge Pey, paru chez Bruno Doucey, et dont voici un extrait :
« Parce que les mots ne veulent plus rien dire
et vomissent leurs lettres
Parce que les verbes sont tués
par des policiers de la poésie
au service de l’oppression de la poésie
Parce que nous voulons venger les mots
Parce que nous demandons aux morts d’exister contre les mots qui sont morts (…)
GRÈVE GÉNÉRALE DE LA POÉSIE
CONTRE LA MORT DE LA POÉSIE ! »
Elle figure en bonne place, mais n'affiche pas de prix. (Comme vous savez, Poids plume ne s'achète pas.)
Et puis l'on surprend une élégante main gantée plonger dans le boîtier, effeuiller les deux premiers livres poème, dire à son conjoint "Ah, les petits poèmes, oui, j'ai déjà vu ça quelque part". Et le conjoint de s'arrêter, et le gant de répéter "oui, de la poésie".
Et le gant de reposer les livres à peine effeuillés :
"Non, mais je ne vais pas m'encombrer de ça."
La main élégante a seulement manqué de peau pour toucher du doigt ce qui, fragile, libère, dans les feuillets dérisoires offerts. Livres comme des cerises sans le gâteau. Comme des offrandes à part entière. La main élégante restée gantée est demeurée sourde au poème.
Aujourd'hui, pour le partage, en clin d'oeil à cette main comme un gant jeté à la face de tous vos mots oiseaux, voici La main, de Daniel Biga, texte inédit offert à Poids plume 2016. Offert à vous, lecteurs.
Daniel Biga - né le 23 mars 1940 à Nice - Peintre, poète, enseignant
dans les écoles d'art de Nice, Nîmes, Nantes - a publié une
cinquantaine de titres d'"Oiseaux Mohicans"
la main
cet objet autre moi face à mon regard
ma main cet autre qui m’appartient
Oui main plus proche de nous on la regarde
comme on voit l’apparition du premier autre
devant cet autre ma main m’aime M......
tout le reste (presque) de notre corps atomique
immensité qui se laisse guère parcourir découvrir
notre planète JE ne nous appartient qu’à travers
des reflets des miroirs d’eau de glace ou de verre :
nous ne verrons jamais la peau de notre grand dos
entre deux doigts je te tiens lune soleil stars
astres autres qu’on attrape voit et médite
il pleut neige soleil chauffe claire lumière
oui c’est toujours le temps rêvé des ombres
seules en secret de petites douleurs se réveillent
je (voie de l’adret) ; toi (voie de l’ubac)
je ne les dénonce pas ; toi ne les louanges pas
les ombres sont toujours là même quand on les voit
plus que jamais les anges des quatre éléments sont nos intimes
esprit de l’eau esprit de la terre esprit de l’air esprit du feu
d’un monde à l’autre aléatoirement la frontière est poreuse
nous comme union
à suivre (...)
Daniel Biga
