Et maintenant

seul le poème compte

plus fort que la vie

plus fort que la mort

j'ose le dire

je sais d'où il vient

et à bord de quelles douleurs

ne ménageant

ni l'esprit

        ni la chair

À lui j'appartiens

       et à lui

       je retourne

Abdellatif Laâbi

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Nous avons ouvert la scène avec ce poème qu'Abdellatif Laâbi a offert à Poids plume cette année.

J'ai dit quelque chose à son propos, quelque chose de tout petit à propos de son oeuvre immense, de sa notoriété internationale, à propos du Maroc, aussi. Je n'ai pas parlé des geôles d'Hassan II, ni du 23 mars 1965, ni de la revue Souffles...

J'ai lu ce poème et Frank l'a musiqué. Simplement. 

Et puis d'autres livres Poids plume ont pris souffle et vie, à travers toutes les voix qui leur ont fait cadeau d'oralité. C'était un moment infime comme une respiration, nous étions une poignée, à peine.

Nous avons entendu des textes d'enfants, des textes d'auteurs d'un jour ou d'un soir, des textes de vous ou de moi, quelle importance, des textes au bord du vide, au bord des larmes ou à la frange du rire, surfant sur la vague énorme du bonheur au ciel ouvert du plafond mauve d'Aiôn, même si c'est casse-gueule, le bonheur. 

Nous étions une poignée, à peine, mais des étoiles et des yeux, des mots comme un premier babil et l'émerveillement. 

Á la toute fin de la rencontre, juste avant de céder la place au groupe de rock qui prenait la relève, Nicolas est venu vers moi demander comment on fait pour écrire dans Poids plume. Je lui ai reparlé du format, exemples à l'appui, j'ai précisé qu'il n'était pas nécessaire de faire des prouesses plastiques pour écrire un livre. J'ai illustré mon propos en lui montrant le manuscrit d'Abdellatif Laâbi, sobre et fait main, à la rature près qui est demeurée d'origine. 

Il m'a demandé qui était Abdellatif Laâbi. J'ai tenté de répondre. J'avais là, devant la scène, L'arbre à poèmes, comme pièce à conviction.

Il y a eu un éclair d'étonnement dans ses yeux.

Un vrai poète. Un vrai poète, ça écrit sur des petits papiers, à la main, et ça offre un texte inédit, aussi.

Poids plume a comme qui dirait, pris du galon, d'un coup. A trouvé son Nobel, son César, son diplôme, son attestation poésie estampillée ministère de la culture. Poids plume, c'est du lourd. À cause du pied d'égalité, précisément. À cause que c'est pas Gallimard. À cause que c'est juste vous et nous reliés par un trait d'union en papier plié. C'est de la poésie, ce qui inclut les vrais poètes mais ne vous exclut pas, ça n'a pas de prix, et ça peut surgir n'importe où. C'est un cadeau. C'est un poème.

J'espère que Nicolas écrira pour Poids plume 2019. Et vous aussi. En vrais poètes.

Même si la langue est un travail, même si l'écriture est exigeante, même si on ne publiera pas tout le monde, et même si parfois, nous aurons l'insolence de refuser des textes de vrais poètes.

Et parce que la langue est un travail, parce que l'écriture est exigeante, parce que la rencontre de l'autre, cela se désire, vous écrirez, en vrais poètes. Vous écrirez, hein, dites ?

Et maintenant 

seul le poème compte