Micro-micro-éditions libres
Ils commencent à fleurir, les livres poèmes indépendants.
Des livres poèmes "hors des clous" pour Poids plume "officiel" donnent lieu à leurs éditions autonomes et non concurrentes. Car Poids plume n'étant pas un produit qui s'achète, il n'est pas soumis à la concurrence. L'INPI n'en a rien à fiche et la marque n'est pas déposée. C'est une excellente nouvelle. Chacun peut donc y aller librement de sa micro-édition.
C'est ainsi qu'une adorable collection de livres poèmes de marmots de Royan rejoint un projet d'envoi de livres poèmes junior vers l'école de Sambava, à Madagascar. Ramification et conséquence d'un compagnonnage d'auteur qui m'amène à faire un bout de chemin en poésie avec des mômes de la Charente Maritime et d'autres écoliers à l'autre bout du monde. Sept classes en correspondance les unes avec les autres, avec en vue la publication en 2023 d'une anthologie de poèmes d'enfants avec l'engagement des éditions Lunatique. Zéro kérosène en vue, sauf celui pour acheminer des livres au tarif livres-z-et-brochures, siouplé, le tarif es-spécial de la Poste pour privilégier l'export de la littérature francophone (moins cher qu'un colissimo de Royan à La Rochelle).
Les petites musiques qui émaneront des editions Lunatique ne s accorderont jamais au son des études de marché. Cynisme, verve, dérision et gravité.
https://www.editions-lunatique.com
Parce que, ça ne se voit peut-être pas à l'oeil nu, mais Poids plume, c'est de la littérature. De celle qu'on fait comme on pétrit son pain. Pour son artisanat, pour la levée du verbe et pour son partage.
J'ai donc l'immense plaisir de vous présenter aujourd'hui des livres poèmes écrits dans deux écoles de Royan, par des bouts de choux qui ont été hyper déçus de ne pas être publiés dans la collec' Poids plume officielle (livres arrivés au siège 15 jours après la date de clôture, snif) mais ravis de micro-micro paraître dans la collec' Maivana (chic !).
Des mômes (des enseignants et des bibliothécaires aussi) qui ont fait leur max pour qu'arrivent jusqu'aux lecteurs des textes fragiles et prometteurs, détenteurs entre leur pouce-index-et-majeur et entre leurs lignes trébuchantes de l'humanité qu'il nous appartient de préserver de toute la force de nos engagements, nous, les grands.
Relisant ce livre de Nacer, il me semble désormais que jamais auparavant je n'avais lu d'imparfait.
Ma maman
Maman,
Qu'elle était belle
Elle avait un petit fils qui l'adorait
Elle avait un amoureux
Qui l'aimait très fort
Sa famille l'aimait.
Nacer - 8 ans
Ma vie de hérisson
Un hérisson se promène
Il est dans le jardin
Il s'assied dans l'herbe
Et il regarde le ciel
Il est heureux
Kylian - 7 ans
Le tigre, la gazelle et les hommes
Il était une fois un tigre dans la savane africaine.
Le tigre voulait manger une gazelle dodue.
La gazelle broutait de l'herbe.
Mais le tigre était loin, très très loin.
Il fallait traverser la rivière.
Le mardi les hommes du villages déssidèrent de chasser le tigre.
Sauf que la gazelle l'avait mangé.
Raphaël - 6 ans (et demi)
Le basket
Le basket, c'est le meilleur sport.
Quand quelqu'un est triste, il peut jouer au basket.
Ça le rend tout de suite content.
Ce n'est pas grave de perdre
car il y a des amis qui sont là.
Ton coeur, il vibre quand tu joues.
Voilà ce qu'on ressent quand on joue au basket.
je m'appelle Lahna et j'ai 8 ans
Le Petit chaperon bleu
La mamy du Petit chaperon bleu lui demande un service.
Il doit aller voir sa grand-mère pour lui donner de la joie.
Mais le loup arrive à la maison de sa grand-mère.
Il lui vole la joie.
Mais le Petit chaperon bleu,
il en a plein, de joie !
Taher - 7 ans et demi
Soutenir Poids plume --> c'est ici
Poids plume, c'est une parole écrite, poétique, libre, plurielle, populaire et gratuite qui circule comme un cadeau. Poids plume publie chaque année, depuis 2015, sous l'égide de l' association Mots Nomades production, une collection de 50 œuvres originales éditées sur un tout petit format : livres de 8 pages au format A7.
https://www.helloasso.com
TOUT POÊME
Armand le Poête
TOUT POÊME
ouvre des portes qui n'existent pas
avale des couleuvres en souriant aux anges
allume des réverbères dans les rues désertes
se dit responsable de l'ombre sous les nuages
dit n'importe quoi dans le but d'avoir*
le dernier mot
*toujours
murmure au fond des bibliothêques
oû dorment des milliers d'oiseaux-mouches
commence quand il est fini
et finit sans bien savoir quand il a commencé.
PARUTION DE LA COLLEC' 2022 ! Note de blog avec la liste des 50 livres publiés ICI À la une, FEUX DE BROUSSE DORO-TANETY, le livre poème bilingue français-malgache de Jean-Pierre HAGA, illustré et mis en page par Michel RANDRIA
https://www.motsnomades.fr
Poids plume, c'est une parole écrite, poétique, libre, plurielle, populaire et gratuite qui circule comme un cadeau. Poids plume publie chaque année, depuis 2015, sous l'égide de l' association Mots Nomades production, une collection de 50 œuvres originales éditées sur un tout petit format : livres de 8 pages au format A7.
https://www.helloasso.com/associations/mots-nomades-production/collectes/poids-plume-2022
Armand le Poête,
suite officielle :
racontars :
On ne sait pas grand chose de la vie d'Armand Le Poête. Il dit être né le 1 avril 1911 mais on peut en douter. Il a publié une dizaine de recueils de poèmes écrits à la main dans une calligraphie naïve, accompagnés parfois de petits dessins et truffés de fautes d'orthographe.
https://www.terreaciel.net
Écrire rend libre. (SI !)
(Lire aussi.) (SI !)
Conférence de rédaction en Poids plumie ce matin. Au jour deux de l'après-publication de la liste des livres publiés cette année. Extraits.
"Dites-moi, où est-ce qu'on a merdé ? Où est-ce que l'école publique a failli ? Comment ça se peut, ça, qu'à l'école de la République on s'emmerde et qu'on y apprenne la résignation ?
- Chut, Papier-Nu, on a dit qu'on parlait pas de politique. Seulement d'expression libre et de powésie, ok ? Tais-toi, Papier-Nu !
- Ok, ok. Je publie seulement deux textes de mômes en regard, alors. Sans commentaires, promis craché. Ok pour toi, Grand chef Poli-Correct-Sans-Tic ? Le comité m'accorde-t-il cette note de blog ?
- D'accord, Papier-Nu. Mais j'envoie Haute-Vigilance sur ta langue trop bien pendue. Copie le texte des enfants, poste la photo des oeuvres et puis Grand-Silence-Usuel-Des-Idées-Qui-Dérangent fera son oeuvre. Validation du comité ?
(Tous les membres présents à l'uni-poli-son)
- Validation !
- Parfait. Note de blog accordée. Vas-y. Saisis et publie, Papier-Nu.
- Merci, Ô Comité de rédac et Grand chef Poli-Correct-Sans-Tic"
Mon école
Hanaé, CM, Montauban
Sur mon cahier d'écolier
Je travaillais, travaillais, travaillais...
Jamais je ne m'arrêtais.
Dans cette école sans vie,
Je m'ennuie, je m'ennuie, je m'ennuie...
À la sortie il fait nuit.
C'est tellement banal !
Mais au final...
C'est pas trop mal.
Écrire rend libre
Obadia, 10 ans
Quand j'étais petit, j'étais assez malheureux, coincé dans mes secrets. Quand j'ai appris à écrire, j'ai trouvé ça magnifique, c'était ma seule chance de m'exprimer.
Même si je suis moche
même si je suis nul
même si je ne gagne pas
Je m'en fiche !
Je suis heureux d'écrire et c'est tout ce qui compte.
Tous les voyages
SUR MA PAGE.
Écrire...
Se soumettre très jeune à l'ennui ? (au final, c'est pas si mal, écrit Hanaé dans un effort d'auto-persuasion désarmant)
Ou s'émanciper ? (même si je ne gagne pas, je m'en fiche ! tous les voyages sur ma page, écrit Obadia qui n'en a rien à f des honneurs). Où est le trou de souris qui permet de passer de l'école de l'ennui à l'école de la jubilation ?
En attendant, merci l'instit aux belles oreilles qui a permis que soit publié ce texte, en permettant à Hanaé de l'écrire puis de le présenter, merci le comité de lecture de Poids plume de l'avoir sélectionné, et merci vous de le lire aujourd'hui. Néanmoins, force est de constater qu'il lui a fallu traverser quand même beaucoup de permissions, au texte d'Hanaé avant d'arriver sur votre écran ou entre vos mains.
Et si on décidait de se passer des permissions, maintenant ?
"Ttttt ! On a dit pas de commentaires !" rappelle Haute-Vigilance qui lit par-dessus mon épaule.
FEUX DE BROUSSE !
Feux de brousse
Doro-tanety
Jean-Pierre HAGA, poète, 1961-2018
Michel RANDRIA, illustrateur
J’ai vu le ciel vêtu d’été,
Senti le vent qui vient chanter
un air léger, un air de plage,
Ciel de plomb où un nuage
Trace des signes
Mba tiako loatra io lanitra io
Ary mamiko ‘lay rivotra
Milamina lary tadio
Fa manan’aina atolotra
Ny raviko
J’ai vu le ciel, et noir et gris
Apportant l’eau, donnant la vie.
Un ciel tragique, beau de tristesse
Lourd, menaçant, plein de promesse
Pour mes racines
Mba tiako loatra io lanitra io
Ary mamiko ‘lay rivotra
Milamina lary tadio
Fa manan’aina atolotra
Ny raviko
J’ai vu le ciel et ses paillettes,
Sa livrée noire, rouge et violette
Que mon feuillage, ivre de vie
Vient refléter avant la nuit
Obscure, divine
Mba tiako loatra io lanitra io
Ary mamiko ‘lay rivotra
Milamina lary tadio
Fa manan’aina atolotra
Ny raviko
Parfois le ciel ôte ses voiles
Pour me montrer son champ d’étoiles
Je suis de bois pourtant, je sens
Frémir ma sève pour l’indécent
Qui me fascine.
Mba tiako loatra io lanitra io
Ary mamiko ‘lay rivotra
Milamina lary tadio
Fa manan’aina atolotra
Ny raviko
Ce soir le ciel cache mes cimes
Noir de fumée rouge de crime
Ce soir je lui fais mes adieux
Parmi les flammes d’un jeu odieux
On m’assassine
On m’assassine
L’Homme assassine.
No nanasazy ahy
No nanasazy ahy
Tsy maintsy ho may
Jean-Pierre HAGA,
auteur-compositeur-interprète, poète, nouvelliste, romancier
écouter :
Chanson sans frontière 2015
lire : Vert de peur, roman jeunesse, Magnard 2005
Nouvelles de Madagascar, Magellan et Compagnie//Courrier International
Le 12 mars 2022 s’est invité en mai. Toute fin mai.
Il y a des années comme ça.
Poids plume cahin-caha arrive à bon port mais au compte-gouttes. Les presque derniers colis viennent d’arriver à destination après un long voyage : Antsirabe, Madagascar. Jamais édition Poids plume n’a pris autant de retard que cette année. Mais jamais elle n'est allée aussi loin.
La collec 2022 a donc pris son envol. Enfin !
Le plus jeune auteur de cette année s’appelle Marcelo. 4 ans. Moyenne section. Il a écrit depuis Madagascar, justement :
« Je regarde un zébu rouge dans la mer. Imagine ton livre ».
De ces livres qu’on écrit avant de savoir lire, avec l’attirail de l’apprenti et la main de l’adulte pas très loin : des étiquettes-mots, des ciseaux, de la colle, des illustrations. Des ces livres qui montrent la courte-échelle que font sans relâche les adultes qui accompagnent la conquête du lire-écrire par les jeunes enfants, jusqu’à leur complète émancipation. Une aventure jubilatoire, faite d’efforts, d’entraide et d’étoiles dans les yeux.
Le plus ancien auteur 2022 est hors d’âge, car il a précocement quitté ce monde en 2018 à l’âge de 57 ans. Il s’agit de Jean-Pierre Haga, dont le texte « Feux de brousse Doro-tanety » est présenté ci-dessus. Un texte offert à Poids plume par Madame Haga, la veuve du poète, sur un livre réalisé et illustré par Michel Randria, plasticien et illustateur malgache contemporain. De ces cadeaux qui nous obligent. De ces poèmes qui accusent et qui confirment ce que des écoliers malgaches nous ont écrit par ailleurs avec une précision toute statistique : à Madagascar, 80% des forêts sont détruites.
L’édition 2022 est donc très malgache. Et très lucide. "Ils cassent le monde en petits morceaux", écrivait Boris Vian au début des années 50. Nous y sommes : ils ont tout cassé, les hommes, il est tout cassé, le monde. Un puzzle de millions de morceaux à recoller, tant et tant qu'on ne sait par quel bout commencer. Les cris d'alarme sont partout. Dans le poème publié aussi, il fallait s'y attendre. L'édition soit-elle posthume en ce qui concerne Jean-Pierre Haga.
Ainsi, de rencontre en rencontre, d'une langue à l'autre, d'une vie à l'autre, Poids plume dans son ultime effort s’est envolé et a traversé les mers, les continents. C'est la mondialisation du petit papier plié. Vous avez vu ? Même nous. Les cargos ou l'avion. Ou bien encore, c'est une passerelle. Vous avez vu ? La légèreté du mot, de la pensée, du poème. Sa petite musique secrète. Et une échelle de corde pour grimper et se rejoindre au champ d'étoiles. Au chant d'étoiles.
Dans la foulée, Poids plume a vu naître sa déclinaison tout à fait autonome et autogérée dans la grande Île rouge.
Il donnera lieu aussi à sa micro-micro version, pour se rendre à tire-de-petite-aile d’un petit coin de la Charente Maritime à un petit coin de la région Sava, pour que d’ici à là-bas, des écoliers s’offrent des poèmes. Et ça s’appelle Maivana poèmes. Maivana comme léger en malgache, et poèmes comme tononkalo. Du nom d’une correspondance en cours entre des enfants de Sambava et des enfants de Loulay. Parce que quelle que soit la gravité de l'époque, c'est de légèreté et d'espoir qu'il nous faut arroser les racines pour que s'élancent les nouvelles pousses.
Je vous disais en janvier que Poids plume devenait ado, adulte. Et bien ça y est. Poids plume vole de ses propres ailes et n’a (presque) plus besoin de Mots Nomades. Car des initiatives fleurissent.
Il s’agit pour chacun, chacune, désormais, de prendre sa feuille de papier A4, d’en faire un livre, de l’éditer avec les moyens de son bord, et puis de l’offrir. À petite ou grande échelle, peu importe. Mais c’est de cela qu’il s’agit. Vous avez compris le principe.
Et dans chaque île de sens, de gens, de sensibles, il s’agit de créer le réseau, d’inviter les personnes à écrire, de collecter les paroles singulières, d’assembler des collections, de les éditer, de les mettre en valeur, de les diffuser. Cadeaux !
Pour zéro argent, de grâce ! Avec les moyens du bord, toujours ! Et si votre bord n’a pas trop de moyens, alors faites-le avec votre ingéniosité ou votre générosité. Imaginez. Comme Marcelo, Imagine ton livre.
Pour contribuer d’un millipoil à la préservation de l’écosystème du verbe, de l’écrit, de la parole, de la poésie. Avec autant de diversité qu’il en faut pour protéger nos langues de l’uniformité qui menace la pensée. Les protéger de l’homogénéité qui rend marchand le moindre de nos échanges et qui ritualise le moindre de nos cadeaux. Le carcan des valeurs capitales qui en sont venues à gangrener le vivant tout entier : et, voyez, c’est une sorte de fin du monde qui nous guette.
Poids plume à sa légère mesure est de ces luttes minuscules contre le capitalocène. De ces mauvaises herbes qui renâclent à abandonner la terre à la monoculture. Qui ne renoncent pas. Frêlement, en toute modestie, mais avec entêtement, qui persistent à pousser. Et engagent leurs racines dans un sol qui, conséquemment, ne meurt pas. Ne se désertifie pas.
Voilà.
Il faut ce qu’il faut de persévérance. Même quand parfois, le découragement ramène sa fraise. Il y a 2 mois, on ne donnait pas cher de sa peau, à l’édition 2022 ! On entrevoyait, Frank et moi, que ce serait la der des der des collec’ Poids plume. On l'a avoué, la mine défaite, à quelques proches. On n’en pouvait plus. Vraiment plus. Et on préparait en scrède les funérailles de l’édition, qu’on espérait dignes. La mort dans l’âme et la rage au cœur. On réfléchissait pour trouver comment vous annoncer la fin de l’aventure.
Figurez-vous. 10 000 livres poèmes gratuits par an, depuis 7 ans, financés aux 2/3 par les fonds propres de l’asso Mots Nomades. En cette année de flambée des prix.
Imaginez ce que ça fabrique comme répercussions sur l'économie de la petite asso (dont l’objet premier est de produire des spectacles, c’est-à-dire, pas de « vendre » des livres gratuits - action comptablement à perte par définition - mais de « faire tourner » une équipe artistique qui attend, comme tout le monde, des moyens de subsistances suffisants pour se loger et se nourrir)
Alors le rafiot a tangué sévère. Bien failli démâter. Bouées, canots, pagaies. Bon.
L’édition a donc pris 2 mois de retard et des poussières. Le moral, les chaussettes, tout ça. Avec, par-dessus le marché, certains habitués qui, s'habituant, se sont mis à exiger sans trop de forme. À s'impatienter, voire. "Alors, quoi, ma collec', sans blague !?! Mon exemplaire d'auteur !" Dans la méconnaissance la plus absolue de l'amplitude du cadeau que Mots Nomades fait là à tous les lecteurs, tous les auteurs, tous les passeurs depuis 7 ans. Comme lorsque tu débouches ta meilleure bouteille de Chablis grand cru pour des agapes avec tes potes et qu'ils l'accueillent avec un "j'le préfère avec du cassis, le vin blanc. T'aurais pas du cassis ?".
Bon. C'est pas grave. Y a des années comme ça où le 12 mars fait sa tête de pioche et ramène sa fraise un 31 mai, les mains dans les poches et le nez (presque) en l'air. Sale gosse. Libre gosse. Jeune-adulte et vole-de-tes-propres-ailes, va ! Saltimbanque ! Poids plume ! Rien à fiche des conventions, ce môme, des dates officielles du Printemps des poètes ! Espèce de minuscule ! Papier-plié ! Papier-nu ! Livre-pauvre ! Va-nu-pied !
On dira plus tard : 2022 c'était l'année des couacs, les rouages de l'édition en ont vu de belles, des absences pour cause de covid, des contrariétés fonctionnelles aigües pour cause de passeport sanitaire, des empêchements pour cause de début de tournée des deux bénévoles les plus engagés, des ratages pour cause de malfaçon de l'imprimeur, du retard de paiement du comptable et des façonniers, des oublis de cartons de livres minuscules d'un lieu à l'autre pour cause de vie un peu nomade de plus en plus déconnectée des conforts usuels. Une connexion Internet qui met des plombes. La première poste à vol de voiture et à horaires menus menus comme dans les toupti bureaux de village. Les "on n'a rien sans rien" du début du commencement de la décroissance. 2022, quoi. Pleine de promesses et de défaites, d'envies d'en découdre avec la comm tout-obligée et la conso-universelle, 2022 et chaque petite victoire arrachée au sort à la force de la rage de vivre des souris, des tortues et des escargots.
Poids plume 2022 est de ces petites victoires. L'édition est née. Tout simplement. Et ça, déjà, seulement ça, c'est waouh. 50 livres poèmes. 336 livres reçus. Un comité de lecture en visio. Une graphiste bénévole aux petits oignons. 286 auteurs déçus, avec nos mille pardon. 50 livres publiés. Fois deux cents exemplaires chacun.
10 000 livres poèmes circulent en France métropolitaine et à Madagascar. Ils circulent dans des classes, des bibliothèques, des centres sociaux. Des librairies, une herboristerie, un magasin de fruits et légumes, des Alliances françaises. Ils n'ont pas de prix. Ils sont offerts.
Waouh. L'édition 2022 est une petite victoire. De celles qui ne font pas de bruit.
Et elle vous parvient avec ce constat nouveau : on ne pourra poursuivre cette petite lutte en pied-de-nez à l’économie marchande et en hommage à nos poésies vivantes qu’avec de l’entraide. C’est dit.
Poids plume est plus qu’un parti-pris d’édition. C’est un parti-pris citoyen. Et puisque vous lisez ces lignes, c’est que vous en êtes.
Aujourd’hui, on réfléchit à sa survie. Parce qu’on devient responsable pour toujours de ce qu’on a apprivoisé.
Et c’est quoi, au juste, ce qu’on a apprivoisé ensemble ? Peut-être quelque chose comme l’idée de la parole de nous à nous, gratuite. Écrite, poétique, populaire. Résistante comme une mauvaise herbe.
C’est tout.
Une idée dingue dans ce monde de fric, qui ne pourra pas rester notre engagement à nous tout seuls, ici, membres actifs au sein de l’asso Mots Nomades.
Une idée qui va par conséquent solliciter votre engagement aussi.
Poids plume entrouvre aujourd’hui la porte de la coopération.
Et il y a là une nouvelle page à écrire.
Alors, les prochaines Collec’ naîtront ici et là de vos envies, de vos correspondances, de votre désir de rester en lien avec le poème tout petit, porte-voix minuscule de poètes connus ou inconnus pour des lecteurs proches ou éloignés. Toute petite caisse de résonance pour poèmes francophones. Qui ne demande qu’à s’élargir aux langues de l’entier monde. Diverses, vivantes, résilientes. Brassées d’herbes folles. Libres.
Et Poids plume fera trait d’union entre tous vos bouquets de livres poèmes. Comment ? On ne sait pas. Ça n'est pas encore écrit. Il n'y a pas de mode d'emploi. À nous toutes et tous d’inventer. De nous engager. Parce que la lutte pour la survie sera ardue et de très longue haleine. Poids plume comme dérisoire métaphore de ce qu’est une espèce en voie d’extinction.
Nul ne peut savoir aujourd’hui ce qui poussera de ce que nous avons semé depuis 7 ans. Cela résultera de nos engagements respectifs. De notre inventivité, de notre capacité à coopérer.
Mots Nomades lâche peu à peu la main de Poids plume devenu grand. Accueillez-le. Grandissez-le encore. Prenez le relais. Hébergez sa parole, offrez-lui le havre de vos oreilles, de vos mains, de vos yeux, de votre minuscule bibliothèque. Préservez-le parce que menacé d’extinction, comme tout ce qui passe sous les radars du grand-tout-marché. Alors que c’est cela même, la source de sa vitalité ! Son invisibilité marchande !
Écoutez les enfants comme ils écrivent. Mettez l’ensemble des arrogances des bien lettrés dans vos poches et écoutez le verbe tout petit. Faites-en un cadeau. Offrez-le. Jetez-le en passerelle entre les imaginaires de nous tous pour faire trampoline à nos fraternités jetées par-dessus bord depuis les tours infernales du « chacun pour sa gueule et que les meilleurs gagnent ».
Y a pas de meilleurs.
Ça n’existe pas, les meilleurs.
Y a des singuliers. C’est tout. Des uniques qui se ressemblent par milliers. Avec chacun, chacune, son petit poème qui trotte comme un cheval doux ou rétif sur la grève, son petit poème qui pousse comme une herbe tendre ou folle, étirant ses feuilles vers le soleil. Une perle de langage nichée au creux des coquillages même les plus hermétiques.
Alors, déchirons, le temps d’un Poids plume, les bulletins de notes, les « peut mieux faire » ! Déchirons l’orthographe, même, si elle nous coupe le sifflet ! Déchirons tout ce qui nous met en compétition. Renversons les podiums, déchirons l’argent ! Et vivons gratuit. Comme la nature. Voulez-vous ? Le temps d’un Poids plume.
Pour ce faire, Poids plume, désormais, faites-le vivre. Ne lui donnez plus l’aumône comme à une parole pauvre qui tendrait sa menotte depuis le bord du trottoir à vous, passants négligents car si peu concernés même si bienveillants. Donnez-lui la considération et les moyens qu’il exige. Donnez-lui, comme si vous étiez des siens, une place à votre table, dans votre cité, dans votre conversation.
Si vous tenez à lui, c’est-à-dire à nous, et si vous le pouvez, faites un saut par ici https://www.helloasso.com/associations/mots-nomades-production/collectes/poids-plume-2022. Et contribuez à hauteur de ce que vous pouvez. Ou rejoignez l’équipe bénévole (un mail à l’adresse poemespoidsplume@gmail.com). Merci.
Voici (ENFIN !) la liste des œuvres publiées dans la Collection Poids Plume 2022
Le facteur est passé
Ah, qu'elles sont longues les heures de veille à l'heure de la pousse du pain !
Ah, l'est fatiguée la boulangère ! (<-- c'est moi)
Pas facile tous les jours le métier de bénévole quand déjà ton "vrai" métier (inessentiel) te fait plancher vent et nuit debout long long le chemin !
Bon. Voilà. C'est est fini pour aujourd'hui le bureau des plaintes.
Le facteur est passé est ça, c'est une sacrée bonne nouvelle.
D'autant que la boulangère ayant d'autres fours au moulin, elle n'a pas communiqué comme elle aurait dû, en cette campagne Poids plume fin 2021 pour la moisson du grain 2022. Alors maintenant, il y a le moulin, la farine, le pain, le sel et l'eau. Tout ça. Et on enfourne lundi prochain chez l'imprimeur. Wep. Ça fait court.
Eh bien voilà.
Force est de constater qu'il arrive un moment où l'initiative devient majeure. Oui.
Plus besoin de tenir le cycliste par la selle, sur son biclou sans les petites roues, ça y est, il avance tout seul.
Tu fais une lettre d'info, juste une. Une collecte sur Helloasso et pas de relance, aucune. Et puis à la date annoncée, ça pleut :
Les chartes des passeurs signées, les livres poèmes dans la boîte, les soutiens sur Helloasso, les poètes qui essaiment dans les écoles, les collèges, les lycées, les Maisons pour tous, qui font pousser le bazar sans plus que tu t'occupes de rien.
L'heure improbable où notre inessentiel devient si partagé qu'on se demande bien ce qui peut nous animer, de concert et à distance, nous zot' zurluberlu·e·s du papier plié en huit, de la phrase, du mot, de la saillie. Nous, aphoriques et lumineux, espiègles, naïfs et parfaitement inutiles à l'économie marchande en ce geste de gracieuse gabegie qui consiste à s'offrir des poèmes, comme ça, gratos, pour pas d'argent, pas Noël, pas de droits d'auteur, pas de notoriété, juste pour le plaisir. Qu'est-ce qui nous prend, à dilapider notre temps, nos nuits, notre travail, parfois même notre argent ? À nous crever les yeux sur des scans approximatifs parfois, à scruter la pépite, à argumenter nos choix, à repêcher des paroles fragiles ?
Il y a des passeurs, ils prennent un Poids plume au petit dej comme une chocolatine. Ou au dessert comme une orangette sur le café. Je le sais, ils me l'ont dit. Ça se périme pas, un Poids plume.
"Grâce à Poids plume, mes élèves se lancent et lisent"
"Chacun a écrit, y compris les élèves en grande difficulté ou dyslexique"
"Les feuilles de nos élèves qui poussent comme des rêves éphémères suffisants pour croire aux lents de mains..."
Il y a des profs qui n'en reviennent pas. Des mômes qui osent. Des poètes diplomés qui se font recaler devant des textes petits mais debout, de plumes hautes comme trois pommes.
Le plus jeune poète de cette moisson 2022, il a 4 ans. Moyenne section. Il a écrit depuis Antsirabe, à Madagascar. Il y a des anthologies qui se méritent, wesh.
L'universalité du powème, c'est pas seulement dans les livres de la Pléiade. C'est dans nos bouches à nous, nos migrations, nos émigrations, nos nostalgies vieilles comme le monde, nos déclarations d'amour à nos mères et nos pères, si naïves soient-elles, dans l'épaisseur du manque entre nous qui fait du mot cette petite flamme qui nous accroche les uns aux autres, si loin soyons nous, géographiquement, temporellement.
Cette année, et c'est inédit, le texte d'un poète qui est déjà mort est proposé à Poids plume. A y est, quelque chose advient. L'initiative n'a pas seulement appris à faire du vélo toute seule, elle est cap d'apporter ses propres initiatives.
On a lancé des flèches flamboyantes de poèmes vers la grande Île rouge, elles reviennent les ailes chargées des mots de Jean-Pierre HAGA, Feux de brousse, Doro-Tanety, illustré et mis en page par Michel RANDRIA, illustrateur et peintre malgache. Qu'est-ce qu'on répond à ça, ici, en Poids plumie ? Sans présumer de l'avis de mes camarades sur ce livre-ci (les délib du comité de lecture sont à venir), je peux néanmoins affirmer : entrez, poèmes, entrez, place au verbe vif à la parole vraie à la littérature qui nous tient debout envers et contre les incendies en cours. Poèmes populaires ! Gilets jaunes de la littérature ! Rebelles petits non armés mais pugnaces ! Ne vous inclinez pas devant les désastres ! Chuchotez vent debout ! Soufflez, essaimez jusqu'en Amazonie ! Faut que ça repousse ! Le libre et le gratuit, comme Poids plume, comme Wiki, comme Framasoft ! Le libre comme liberté, pas comme libéral. Le libre comme "servez-vous", "contribution libre", "espace libre", "parole libre". Le libre comme le livre : bien commun, bien gratuit, comme l'air que l'on respire, (et va falloir se battre pour que ça le reste). Ce qui nous crame, ce qui nous détruit, c'est le pognon, Mesdames, Messieurs ! Au feu les billets, à nous les poèmes !
Voilà, je vous écris ce matin, toute percluse de ma nuit sans sommeil, des scans colorés de poèmes venus du bout du monde dansent sur mon écran. La présélection junior bat son plein. Celle des adultes est en cours de lecture assidue par nous toutes et tous.
Il faut, comme tout le monde, jongler avec les joyeusetés de l'époque. Y en a des qui sont assignés à résidence, alors la lucarne va son train de sénateur, un petit Zoom par-ci, un petit Zoom par-là.
Heureusement que le verbe fait matière, et le poème aussi. Le papier viendra signer l'aventure pour atterrir enfin dans le réel tactile, les livres, vous les aurez entre les mains, c'est promis. Au printemps.
Je vous dirai le compte exact des livres reçus, en cette année où je n'ai pas eu le temps de battre le rappel.
C'est pas mal, un petit qui avance sur son vélo sans les petites roues. Poids plume a bien grandi, vous savez. Il se peut que vous y soyez pour quelque chose.
J'y retourne.
Ah, au fait. Si vous souhaitez nous coup-de-pousser, c'est possible ici :
Poids plume, c'est une parole écrite, poétique, libre, plurielle, populaire et gratuite qui circule comme un cadeau. Poids plume publie chaque année, depuis 2015, sous l'égide de l' association Mots Nomades production, une collection de 50 œuvres originales éditées sur un tout petit format : livres de 8 pages au format A7.
https://www.helloasso.com
Merci merci !
Chercheur d'or
Tous les matins en me levant
dans le miroir de mon carreau
je vois la ville inanimée,
les maisons sombres dans la brume,
la pluie drapant chaque passant
toile de brouillard aux néons gris.
À peine assis il faut bosser
être concis chaque minute compte
je vois ma montre je peux souffler
le temps d'une pause mon regard scrute
un vieux papier laissé pour compte
dans mon bazar accumulé
dernier rempart à la monotonie
Lentement les barricades s'animent
Elles s'étendent
Elles se divisent
gagnent du terrain
voilà mon sol miné
mon désordre s'organise.
À chaque mois sa camisole
Quand le temps m'isole,
adieu Ennui !
je voyage dans ma ville mirage
entre deux maisons de papier, je m'évade
et traque toute inconstance comme un
chercheur d'or
Swan Schluk, Poids plume 2021
Poids plume prépare sa 7ème édition.
La toute première, c'était en 2015 : en janvier, nous décidions de proposer une feuille A4 à qui voudrait s'en saisir pour faire poème, puis cadeau de son libre écrire, et nous nous engagions à publier et à diffuser gratuitement une moisson annuelle de livres-poèmes à l'image de la pluralité des paroles reçues.
Deux auteurs seulement ont honoré l'intégralité de nos appels à textes d'un livre Poids plume chaque année. Il s'agit de Bernard Ruhaud et Swan Schluk. Et ils ont réussi l'incroyable performance d'être publiés à chaque édition. (Pourtant, on n'est pas un jury facile !)
En 2015, Swan avait 12 ans.
Poids plume, il a grandi avec.
L'idée de Poids plume a jailli entre un jour de chaos et un jour de chorus, un jour tout noir et un jour tout blanc, de consensus bien pensé, de pansement sur déchirure, d'invitation à l'univocité.
7 ans plus tard, du chaos au KO, on n'est plus très loin, et la tentation de la parole unique est forte tant semblent éteints les phares qui autrefois nous faisaient signe lors des nuits de tempête. Les mots d'ordre font florès, il y a toujours quelqu'un pour nous dire quoi dire quoi penser comment se conduire. Autoroutes. On a disqualifié les phares et les boussoles. Les itinéraires se bétonnent dans une pensée sable et s'immortalisent dans Google Maps. Et le monde s'écroule inexorablement. Dans les vociférations médiatiques qui parlent d'autre chose, notre engouement pour la mode de l'univocité aussi délétère que la monoculture et ses apanages chimiques, dans l'indifférence générale aux naufrages en cours et à venir.
Pourtant, il y a toujours un peu d'herbe, paisiblement rebelle, entre les dalles cimentées.
Où que ça brûle, ça repousse. Tant qu'il reste une graine, du soleil et un peu d'eau, tout reste possible. S'il y a de l'humus.
Poids plume, ce n'est rien d'autre qu'une grainothèque réfugiée dans le sous-bois du verbe.
Et s'il y a de jeunes pousses qui percent à la lumière, on tâchera d'en prendre soin au long des jours à venir. La fin des jours n'est pas pour demain. Il y a des humains, des paroles et du sensible. Et nous sommes des milliards. C'est notre faiblesse, mais c'est notre force. Ils sont très peu, finalement, celles et ceux qui nous taisent, nous amoindrissent, nous aliènent au caddie, à la paye, à la plateforme, au mot d'ordre, au laisser-passer, nous couchent sous leur béton. Et ils sont très peu, parmi celles et ceux-là, à pouvoir regarder le brin d'herbe qui pousse entre les dalles cimentées, qui sait même, à en soupçonner l'existence. Celles et ceux-là, ils n'écrivent pas pour Poids plume, de toutes façons.
Nous, nous faisons une bibliothèque minuscule de toutes les paroles humbles. Ça, c'est l'humus.
Vous, vous écrivez des poèmes. Ça, c'est la graine.
Et quoiqu'il advienne, les mômes, ils grandissent. Ça, c'est l'avenir.
Le monde n'est pas près de mourir. La forêt reprendra le dessus, quelles que soient les infamies que lui font subir nos dirigeants cupides et stupides. Avec ou sans nous, elle reprendra le dessus. Poids plume est du parti de la forêt. La forêt, c'est l'entraide, la symbiose, un système équilibré ni trop ni trop peu où chacun prélève ce qu'il lui faut et jamais plus, et où la place de chacun et chacune ne saurait être remise en cause par quiconque. Soit-il ver de terre, sans dents ou sans abri, personne n'est "ceux qui ne sont riens", dans la forêt. L'humus y est fondamental. Tapis de vie souterraine, épaisseur de tout ce qui vit et de tout ce qui a vécu pour nourrir ce qui vivra.
Notre littérature, en Poids plumie, c'est de l'humus pour le poème.
Allez, venez, on va s'en remettre. Venez, on va fleurir, encore. On va le bâtir ensemble, l'avenir en commun, sur le tapis d'humus que font toutes celles et ceux qui nous ont précédé·e·s, de luttes, de carnets secrets, de samizdat, de refus, de marches inexorables pour l'équité et le droit de chacun, chacune, à la vie, la considération, le droit de cité. Pour la vie, sans manigance, sans compromis, pour un nous qui vaudra mieux qu'un je, toujours, comme en forêt (un je, en forêt, il meurt). Sans concession pour les lessives vertes et les semblants de renoncements à la vie carbonée, les inepties technologiques qui nous vendent du rêve digital au prix des terres rares, au prix du ventre du monde sacrifié, des enfants dans les mines, des rejets toxiques, des souillures libérales cachées dans le rutilant des vitrines à vomir.
Allez, venez, on va s'en remettre, du dressage des tous contre les moins nombreux. Qu'est-ce qu'on oublie de soi lorsqu'on fait chorus pour une appartenance ? Qu'est-ce qu'on renie de soi quand on aboie sur l'autre parce qu'il n'est pas pareil, ne pense pas pareil, ne vote pas pareil, ne mange pas pareil, ne prie pas pareil ? Qu'est-ce qu'on oublie de soi dès lors que l'on clive le "nous" pour qu'il devienne un "contre" les autres ?
Allez, venez, on va s'en remettre. On va poursuivre le petit sentier. On s'écoutera, toutes, tous et chacun, chacune. On se respectera même quand on ne sera pas d'accord. Et même, ver de terre, fourmi, papillon, chat, musaraigne, renard et chouette effraie, on fera un petit bout de vie ensemble même si pas pareil sans prélever plus que ce dont on a besoin. Sans accumuler. Sans juger sans préjuger. Non, le chasseur n'est pas forcément un con. Non, le sauvage qui vole au-dessus de la basse-cour n'est pas implicitement oublieux de ses père et mère. Non, le non-vacciné n'est pas nécessairement un irresponsable. Qui définit le con, le sauvage, l'irresponsable ? Qui définit qui en vertu de quelle norme et en brandissant quelle vérité ?
Qui fait le mot que les humains s'échangent entre eux depuis la nuit des temps pour faire humanité et reconnaissance, juste après le regard, le sourire et le rire ?
C'est nous, c'est toi. Toi qui écris et qui offres pour être lu·e. Toi qui chantes pour apaiser l'inquiétude d'un enfant à l'approche de la nuit. Toi qui inventes une histoire. Toi qui écris à un aimé à l'autre bout du chemin du facteur. Toi qui déclames à la veillée. Toi, fredonnement, chanson ancienne ou cri de joie. Toi qui dis "pour rien", pour ne rien dire, pour le plaisir, pour de rire, pour pas sérieux, pour l'amour, pour sans conséquence, pour pas la comm, pas la notoriété, toi qui dis juste pour dire. Toi qui dénonces, toi qui t'insurges, toi qui refuses, toi qui sous le manteau. Toi qui survis, toi qui radeau, toi qui dans la main, le relais, pour les enfants, demain, comme un petit caillou, petit poucet, le chemin. Veilleurs, veilleuses.
En Poids plumie, la nuit apporte des poèmes. Et foi de cueilleuse, c'est plus encourageant que le fil info des chaînes continues.
Non, le jour ne va pas mourir.
Si, il reste des gens pieds-nus avec des portes ouvertes et des recettes de pain.
Tout petits, tout petits. Faire humus pour la forêt à renaître.
Angélique Condominas
Swan Schluk, Poids plume, Florilège
Je marche
Je marche sur un miroir
je m'enfonce je me mouille
Et sur ce miroir un arbre pleureur gît au milieu des flaques.
L'eau attaque !
Elle engloutit les nénuphars, les poissons et les mares.
Sur ce miroir il y a aussi le ciel
L'infime univers.
Swan, 12 ans, Et là-bas, Poids plume 2015
(...)
Dans ce qu'il reste du faucon embrasé
Un moineau de feu puis un aigle de soleil
son plumage parsemé de flammes roses.
Il me regarde et s'envole vers les étoiles
pour faire place à une nouvelle lune
Une lune rouge
Swan, 13 ans, Dans le ciel, Poids plume 2016
Élèves !
Une feuille, pleine de pauvres ennuis amers
aux quelques cliquetis incessants des stylos
Parole, aux nuages d'acier
fait vibrer les affiches endormies.
Gaîté volée à ces heures perdues
qui coule
Épris de liberté
cette heure
ce sable
à façonner !
Cette conscience à délabrer !
Ô détenteur de vérité !
Ô détenteur de liberté !
Élèves ! Vos papiers !
Swan, 14 ans, Élèves, Poids plume 2017
(...)
De l'incision dans la voile du bateau
S'échappe en bulles d'air
Un beau ciel pur d'un azur net
Sous l'amas des nuages
Seuls sur tout un tribord
S'arrachent les oubliés
Swan, 15 ans, Seltz, Poids plume 2018
Cordes de bruit
et cordes à vide
Tissent les pelotes en papier
L'écharpe hier fil emmêlé
Chauffe de notes l'air frigide
(...)
Swan, 16 ans, Corde de bruit, Poids plume 2019
MeTRe UN WOw DANS TOUS Se que l'on FAIT
Smilla - 7 ans
dans les maircie des vagues
un
WOW
et même
2 WOW
maircie mercie
les
WOW
dans les arbre
mercie pour TOUS les WOW
WOW dans l'aire
WOW WOW WOW nuage
WOW dans bul
WOW dans le soleil
WOW sur la plage
vous voyée
WOW
sa fait partie de la VIE
Smilla PONS-TISSOT
Poids plume 2018
(un coup de coeur de Gaby ;-)
(mais pas que)
Parfois, les enfants rencontrent Poids plume. Tout seuls, ou bien parce qu'un parent, un ou une enseignante, un bibliothécaire, une éduc...
Parfois, un adulte prend la main de l'enfant, et le livre est très élaboré, tutoré, léché, l'orthographe bien peignée avec la mise en page au milieu.
Parfois non. Et le livre vient au monde quand même, hirsute si tel est son bon plaisir.
(Les mains, c'est toute une histoire. Ça se donne, ça tient, ça retient ou ça se tient, ça se reprend, ça s'impose ou ça se propose.)
Partant, l'autonomie, ça se gagne, ça se trouve ou ça se prend. Le libre dans les plumes aussi.
Ça se construit. Il faut être très patient. C'est un peu comme le portrait de l'oiseau du grand Jacques. Quand l'oiseau arrive, s'il arrive.
Parfois ça germe et puis ça semble s'étioler. Les années passent, on n'y croit plus. On n'ose pas. On a rencontré ça une fois par hasard quand on était petit et puis on oublie. On ne sait plus qu'il y avait une main qui tenait la nôtre. On oublie, ça aussi. La main et le regard qui font qu'on s'est fait tout seul.
Mais parfois, à 7 ans, on trouve que la vie c'est WOW. Alors on donne la main aux adultes qui croient tenir la nôtre. "Vous voyez ? WOW ça fait partie de la vie."
Du tenu à celui qui tient, il n'y a qu'un WOW, un pas chassé, un émerveillement. Le pOWème comme il s'écrit. À sept ans.
Chers adultes, ne le laissez pas s'éteindre. Siouplé. Maircie.
D'un mot ouvrir le silence
D'un mot ouvrir le silence
graver le vent
d'un cri
mots en poussière
jusqu'au loin de la voix
sortilèges usés
débordés de silence
sources sèches
taisent la grâce du monde
souffler
pour que cesse l'immobile
les pas errants au creux de l'attente
l'image des miroirs - absente
quand tout tremble à l'intérieur
que disparaît même le noir de la nuit
souffler encore
nuit de mots
marchant dans le silence blanc
marchant dans le temps disparu
marchant doucement en la parole tue
brindille ou pierre
cri comme mot
le langage
vibre crisse et chante
l'écrire
souffle noir - à peine
rivage sans lointain
aux portes des limites
la ligne - toujours monde
chant déchiré d'air
écrivant à voix libre
qu'importe l'écho
Emma T & Sophie Grenaud
Poids plume 2021
Respirer parmi ces ombrages
murmurer de sauvage voix
admirer
Ici
tout parle de nous
Sophie Grenaud,
Flamboyante parmi l'obscur,
La boucherie littéraire, collection Carné poétique, 2021
La mire de l'ORTF
La mire de l'ORTF
Clara Regy
C'est beau la neige
aussi c'est bien
quand on n'y voit plus rien
ça chante sur l'écran
ça crépite en silence
le monde tient tout entier
dans la boîte
et la lune c'est aussi le monde
et l'homme
dans son costume
marche dessus
c'est la première fois
du monde
rien n'arrête les images
l'écran éclaire la cuisine
ça clignote
c'est la première fois
le monde tient tout entier
dans la boîte
qu'il sorte
qu'il s'allonge
dans les assiettes les verres
qu'il coupe le pain
le monde
"ET"
soudain
le gros ours
sur son nuage propre
balance
"bonne nuit les petits"
et la peur du noir
se couche
dans le lit
tout près
là
Clara Regy, La mire de l'ORTF, Poids plume 2021
Quand l'escargot sort
ses antennes
c'est qu'il veut
regarder la télé.
Quand il les rentre
c'est qu'il en a assez.
Marie, 6 ans, Comme je te le dis, poèmes d'enfants,
Pédagogie Freinet, Casterman 1978
Ce qui me passionne infiniment dans Poids plume, c'est la petite cuisine de l'écriture.
Parfois, un poète commet une faute d'orthographe. L'assume. Et ça devient une pépite sertie du métal rare de l'autodérision.
Une infinie tendresse pour l'imperfection, le manuscrit, la respiration organique du trait.
L'avènement de la langue, éternellement renouvelé, malgré les bâillons de l'époque et presque à notre insu.
L'ontogenèse du verbe. Qui raconte inlassablement le premier millimètre d'air de Marina Tsvetaeva. Encore et encore. Bien que tout semble indiquer que les enfants de CE2 CM1 ignorent tout de Marina. Mais ils n'ignorent rien de l'air. En particulier celui qu'on leur confisque.
Il faudrait être sourd pour ne pas entendre tous les poètes tus avant eux dans le milligramme de rebellion qui semble endormi dans le creux de la main de la phrase. Et qui renaît. Juste ici.
Et la peur du noir se couche dans le lit
tout près.
ps : le mot effacé tout en bas de l'ardoise, c'est "tomber". L'autrice a 8 ou 9 ans. Elle s'appelle Jeanne.
POUF !
POUF !
Henri-Louis
un apprenti poète du Centre pénitentiaire de Bourg-en-Bresse
Pouf ! C'est le temps d'une idée.
L'instant d'après...
Ou le moment d'avant.
S'attacher résolument à toute rigueur.
De la bonne raison pour choisir le labeur
Pratiquer, répéter, s'entraîner au bonheur,
C'est la foi, cette fois, dure loi de l'humeur,
Qui persiste, donne vie à saine fureur.
Saisir le génie soufflant
Clic, plos, ziip, pfuiit !
Où donc se cache-t-il ?
Et l'inspiration, absente du propos, las,
Continuer l'absurde effort en tas,
De bribes, de lettres et boules de papier,
La dispersion s'invite, pour tout arrêter.
Imaginaire flottant
Se défile...
Comme la pluie, le vent...
Se présente la fatale "page blanche"
Hilare, se moque de mon infortune
De l'occasion ratée d'utiliser ma plume,
Et du talent absent, de monter sur les planches.
Obscures élucubrations,
Laisser faire...
Détricoter l'ego ?
Pris dans cette erreur, écrire en quantité,
Le tour de force ainsi serait bien démontré,
Cet art alors, technique métrée, deviendrait
Décharné, désarticulé, désincarné.
Pouf ! C'est le temps d'une idée.
L'instant d'avant...
Ou le moment d'après ?
Pouf !
Henri-Louis, Poids plume 2021
Va pour le miracle !
Ce matin
le soleil s'est levé
du mauvais pied on dirait
Brrr...quel froid !
Puisqu'on parle
de "page vierge"
doit-on considérer
que l'écriture
est un viol ?
Le silence
n'est pas plus riche
que la parole
Il est plus subtil
L'Histoire se fait aussi
avec la pâte
le levain
le sel
et l'eau tiède de l'oubli
Ah ! La mémoire
fidèle
infidèle
travaillant comme un poète
traduisant
un autre poète
Les mots aussi
savent garder des secrets
La poésie
est passée par là
Le temps de la prophétie
est clos
En cause
le dépérissement de la langue
La petite histoire
a colonisé la grande
L'apaisement
le vrai
ne viendra
que lorsque ce satané souci
de la trace
aura enfin disparu
(...)
Abdellatif Laâbi, PRESQUE RIENS, Le Castor astral, 2020